Ma chère
Mado, le nombre des imbéciles est sans limite. Mais comme chacun
voit midi à sa porte et charbonnier étant roi chez lui, l'on est
soi-même, inévitablement, l'imbécile de quelqu'un. Mais cela n'a
aucune espèce d'importance dès lors que ce quelqu'un, diplômé ou
inculte, réputé ou illustre inconnu, est un esprit étroit ou une
nuque raide, voire un demi cerveau. L'essentiel est de se comprendre soi-même d'abord,
avant toute considération de l'opinion d'autrui. Combien s'imaginent
voir le monde à travers une large baie vitrée, tandis qu'ils le
lorgnent juste par un œilleton. Dans son bocal, le poisson rouge
croit nager dans un océan. Plus d'un marin d'eau douce s'imagine
naviguer au large et plus d'un navigateur ne fait en réalité que du
cabotage le long des côtes de sa vision étriquée du monde.
Le
problème, avec les imbéciles, c'est qu'ils s'ignorent comme tels,
certains l'étant même plus que d'autres, du genre qui osent tout et
que c'est même à cela qu'on les reconnaît (dixit un certain
Audiard). Parfois, ils se réunissent pour rire des autres imbéciles
(car l'imbécile c'est toujours l'autre), ce qui est une façon de
relativiser leur propre état, voire de le conjurer. Voilà pourquoi
les clowneries ne font jamais rien avancer, bien au contraire. Il en
est comme du quart d'heure philosophique à la fin d'un repas, quand
les ventres bien repus se veulent alléger par un peu d'abstraction,
en attendant la vidange.
Certes, ce
tableau brossé à la grosse truelle n'est pas très reluisant, encore
que ceux qu'il dépeint sont peu enclins à lire ces lignes. On ne
prêche jamais que des convertis, comme on sait. Du reste, nul n'est
assez parfait pour désespérer complètement de l'humain, dans la
mesure, bien entendu, où l'on a réellement affaire à des humains,
ce dont on ne jurerait pas (ou plus) pour tout le monde. En ces temps
apocalyptiques où tous les révélateurs sont au rouge et en action,
la question n'apparaît plus si extravagante que cela. Les temps qui
viennent, soyons-en sûrs, nous réserveront encore bien des
surprises. Pour l'heure, la masse continue de fantasmer et de courir les chimères, pour le reste, imitant les fameux trois singes qui
représenteraient plutôt leurs descendants que leurs prétendus
ancêtres. (1)
Sans limite, donc, est le nombre des imbéciles
Qui ont permis aux fripouilles de régner partout,
Se voulant même pénétrer dans les domiciles,
Avec la servitude volontaire pour atout,
Un fait que La Boétie, un esprit précoce, (2)
A déjà fort bien analysé en son temps.
D'autres, par la suite, auront la plume plus féroce
Mais aucun écrit n'a rien changé pour autant.
Tout au plus ont-ils touché quelques rares personnes,
Quand la masse demeurait sourde à la cloche qui sonne.
Car il faut dire qu'en matière d’imbécillité,
Chaque génération prend le relais de la chose,
Déplorant les effets dont elle chérit les causes. (3)
C'est le plus sûr ferment de la docilité.
Le Spectre à trois faces

(1) Non pas les trois singes de la sagesse de la Chine ancienne, mais les trois singes de la bassesse.
(2) Discours de la servitude volontaire (1576).
(3) Attribué à Bossuet (1627-1704)